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ou le déclin du manhattanisme

1933 1976 2005
La série des King Kong commence en 1933 et se termine en 2005. Bien qu’à chaque une fois une partie du film se déroule hors de New-York, le dénouement se situe sur un symbole de Manhattan.
Il est intéressant de remarquer l’évolution dans le choix de ces symboles. Dans le premier King Kong, l’Empire State Building, alors fraîchement construit, sert de promontoire pour le roi de Skull Island. Mais dans le deuxième (1976), le primate se sert des Twins Towers du défunt World Trade Center. Dans le film, ceci se justifie par une analogie entre les deux tours et le milieu naturel de Kong. Par cette évolution, on remarque une ville en perpétuel mouvement dont l’image retranscrite dans le cinéma est constamment réactualisée.
Ce rapport un peu opposé au passé se voit tout au long du film. Celui-ci fait bien sûr référence à son prédécesseur, néanmoins ceci se fait d’une façon plus ironique et satyrique, que dans la continuité du premier King Kong.
>L’expédition cinématographique devient une vulgaire prospection pour une compagnie pétrolière.
>Le rapatriement du singe ne sert plus à émerveiller le public, mais à démontrer la puissance contenue dans l’essence de cette même compagnie.
>L’intérêt pécuniaire prime sur la personne.
>…
On est donc bien dans une critique de Manhattan, qui s’est construite quasiment uniquement par le profit que pouvait en tirer les promoteurs. On rejoint ici la vision déjà développée dans Koyaanisqatsi, d’une ville machine impersonnelle. Que l’on peut nuancer de la même manière, avec les landmarks qui redonnent une dimension humaine à cette ville.
Avec le dernier opus, on découvre une version figée de la ville, qui n’a pas évoluée en 70 ans. En effet, le King Kong de 2005 reproduit à l’identique son aîné de 1933. Il en reprend les mêmes clichés, les mêmes images, pour en faire une version qui n’a de plus aboutie que la technique (qui fait perdre toute la poésie du premier opus). D’un coup, Manhattan est devenue cette image vieillie par le temps, qui n’arrive plus à évoluer architecturalement. Ce sont ces mêmes landmarks qui, en donnant une dimension humaine, ont fixé la ville.
Filed under: NY est-elle cinéma | Tags: Bible, Eden, Hénoch, Histoire, Meurtre, Michel Tournier, Mimétisme, New Amsterdam, Renversement
où nous traiterons des similitudes historiques et symboliques entre New York, et la première ville de l’Histoire, Hénoch…
Dans la nouvelle La Famille Adam, extraite de Le Coq de Bruyère, recueil de nouvelles publié en 1978, l’auteur Michel Tournier raconte une version romancée de l’histoire de Caïn et Abel, les deux fils de Ève et Adam:

Gravure de H. Pisant, représentant Adam et Ève chassés par Jéhovah
“Adam et Ève, on le sait, furent chassés du Paradis par Jéhovah. Alors commenca pour eux une longue marche dans le désert de poussière et de pierre du début de l’Histoire.
“(…)Ils eurent deux fils
“(…) Caïn, on peut dire qu’il suça la nostalgie du Paradis terrestre avec le lait de sa mère. (…) Aussi manifesta-t-il très tôt une vocation d’agriculteur, d’horticulteur, et même d’architecte.
“(…) Devenu pasteur, Abel courait derrière ses troupeaux les steppes, les déserts et les montagnes. Il était maigre, noir, cynique et odorant comme ses propres boucs.
“(…) Un jour le drame qui couvait éclata
” Les troupeaux d’Abel envahirent et saccagèrent les blés mûrs et les vergers de Caïn
” Il y eut une entrevue entre les deux frères. Caïn s’y montra doux et conciliant, Abel lui ricanant méchamment au nez.
” Alors le souvenir de tout ce qu’il avait enduré de son jeune frère submergea Caïn, et d’un coup de bêche, il cassa la tête d’Abel.
” La colère de Jéhovah fut terrible. Il chassa Caïn de devant sa face, et le condamna à errer sur la terre avec sa famille.
” Mais Caïn, ce sédentaire invétéré, n’alla pas loin. Il se dirigea tout naturellement vers le Paradis, dont sa mère lui avait tant parlé. Et il se fixa là, en pays de Nod, à l’est des murailles du fameux jardin.
“Là cet architecte de génie bâtit une ville. La première ville de l’Histoire, et il l’appela Hénoch, du nom de son premier fils.”
Caïn, profond sédentaire condamné par son grand-père à l’errance, cherche un appui, une familiarité, une forme de sentiment d’appartenance. Il se dirige donc vers l’endroit que sa mère lui fantasmait quand il était enfant, l’archétype du chez-soi, la cause de la sédentarité future de Caïn: Eden. Il se fixa alors “à l’est des murailles du fameux jardin”.
C’est dans l’espoir de retrouver une opportunité commerciale obsolète que les premiers colons hollandais s’installent au “New Found Land”. L’espoir, c’est le New Found Land, la nouvelle Amérique, une nouvelle terre pour de nouvelles possibilités. Ils engagent la conquête de cette nouvelle terre par l’est, et installent leur première colonie, New Amsterdam. Le nom donné à cette colonie est ouvertement significatif de la volonté qui est portée: reproduire la vraie Amsterdam, la terre maternelle européenne, et lui redonner un souffle nouveau. New Amsterdam, c’est à la fois un hommage au passé, une volonté de se souvenir et de s’inspirer, mais surtout une envie d’avancer, un regard tourné vers le futur, qui se devait d’être radieux.

- Vue de l’entrée du port de New Amsterdam
C’est la même volonté qu’a Caïn en nommant sa ville après son fils. Hénoch, c’est un lien de sang à une famille à laquelle Caïn n’appartient plus, mais qu’il aspire à retrouver.
Le film “À l’Est d’Eden”, film américain de 1955, d’Elia Kazan (d’après le roman de John Steinbeck, publié en 1952), s’inspire du mythe de Caïn et Abel. C’est une fiction qui traite de rivalité entre frère, de rupture familiale, de conquête de ville inconnue, en faisant briser aux protagonistes la plupart des péchés capitaux (luxure, envie, orgueil, colère). Ainsi, lorsque Cal apprend que sa mère, qu’il pensait morte après son accouchement, vit en fait dans la ville voisine à la sienne, la ville devient le symbole de sa mère manquante.
Hénoch se situe à l’est d’Eden, de la même manière que New Amsterdam est l’antichambre à l’est de l’Amérique. Ces villes voient le jour se lever avant leur voisins de l’ouest. Une autre manière de le dire serait: ces villes font de l’ombre à leur voisin de l’ouest.
“Hénoch était une cité de rêve (…)
“(Elle) était vide et sans affectation encore. Mais quand on interrogeait Caïn à ce sujet, il souriait mystérieusement dans sa barbe
“Enfin, certain soir, un veillard se présenta à la porte de la ville. Caïn paraissait l’attendre, car il l’accueillit aussitôt.
“C’était Jéhovah, fatigué, éreinté, fourbu par la vie nomade qu’il menait depuis tant d’année (…)
“Le petit-fils serra le grand père sur son coeur. Puis il s’agenouilla pour se faire pardonner et bénir. Ensuite Jéhovah – toujours un peu grognant pour la forme – fut solennellement intronisé dans le temple d’Hénoch qu’il ne quitta plus désormais”
Hénoch, ville maudite devient le refuge éternel de Jéhovah, remplaçant ainsi à cette fonction Eden. L’ersatz devient l’original. Cette opération de renversement par mimétisme est une opération violente, pour laquelle un crime est commis. Dans la Bible, c’est le meurtre de son frère Abel qui conduit à l’exil de Caïn, et c’est le génocide des amérindiens par les colons qui initie le développement de l’Amérique.
Dans l’ouvrage Les origines de la culture, un recueil d’entretiens avec le philosophe français René Girard, ce dernier explicite sa théorie du mimétisme. Pour lui, le mimétisme est le mécanisme qui mène à la création de nouvelles cultures, et le crime, puis la sacralisation de ce crime est une étape indispensable à cela. C’est donc par le meutre puis par la sacralisation d’un bouc-émissaire que l’homme parvient à se sortir d’une culture dans laquelle il s’embourbe. Selon cette théorie, le meutre d’Abel a été nécessaire à la fondation d’une culture urbaine (par la bénédiction de Hénoch par Jéhovah), de la même manière que le génocide des Amérindiens fût une étape à part entière dans la génèse de la culture américaine.